NVIDIA a franchi le 13 mai 2026 le seuil des 5 500 milliards de dollars de capitalisation boursière, un niveau supérieur au PIB de l'Allemagne et du Japon réunis. Avec 92 % du marché des GPU discrets, environ 80 % du marché des accélérateurs IA et un chiffre d'affaires data center de 193,7 milliards de dollars sur l'exercice fiscal 2026, l'entreprise de Santa Clara exerce une domination sans équivalent dans l'histoire récente des semi-conducteurs. Mais cette position hégémonique attire désormais l'attention des régulateurs : la France, la Chine et l'Union européenne ont ouvert des enquêtes ou perquisitionné ses locaux. Voici le décryptage des forces qui sous-tendent cette domination et des menaces qui pourraient l'ébranler.
Les faits
Au 13 mai 2026, NVIDIA affiche une capitalisation boursière de 5 500 milliards de dollars, en hausse de plus de 100 % sur un an, après avoir clôturé à un sommet historique de 235,74 dollars le 14 mai 2026. L'action a progressé de 20 % depuis le début de l'année et de 93 % sur douze mois. L'entreprise a dépassé les 5 000 milliards pour la première fois le 29 octobre 2025 et n'a cessé d'étendre son avance depuis.
Sur l'exercice fiscal 2026 clos le 25 janvier 2026, NVIDIA a publié un chiffre d'affaires record de 215,9 milliards de dollars, en hausse de 65 % sur un an. Le résultat net a atteint 120,1 milliards de dollars. Le seul quatrième trimestre a généré 68,1 milliards de dollars de revenus, en progression de 73 % sur un an. La division data center, qui représente désormais 90 % du chiffre d'affaires total, a enregistré 193,7 milliards de dollars sur l'exercice, contre 115,2 milliards un an plus tôt.
Le 19 novembre 2025, Jensen Huang, fondateur et PDG, déclarait : « Les ventes de Blackwell sont hors normes et les GPU cloud sont en rupture de stock. Nous sommes entrés dans le cercle vertueux de l'IA. » Le pipeline de commandes combinées Blackwell et Vera Rubin est estimé à 1 000 milliards de dollars d'ici 2027, soit le double des 500 milliards projetés un an plus tôt. Au GTC 2026, Huang a également dévoilé la feuille de route jusqu'en 2028, avec l'architecture Feynman gravée en 1,6 nm par TSMC.
Selon Jon Peddie Research, NVIDIA détient 92 % du marché des GPU discrets au premier trimestre 2025, 94 % au deuxième trimestre 2025 sur le segment des cartes graphiques pour PC. Sur les accélérateurs IA pour data centers, la part de marché est estimée entre 80 % (Silicon Analysts, FY2026) et 90 % (IoT Analytics, Kearney). Les marges brutes s'établissent à 75 %, bien au-dessus de la norme du secteur des semi-conducteurs, selon Kearney.
Analyse stratégique : les quatre piliers de la domination NVIDIA
Premier pilier : l'avance technologique et la cadence d'innovation. Depuis le lancement de l'architecture Hopper (H100) en 2022, NVIDIA a enchaîné Blackwell (B200/GB200, 2024), Blackwell Ultra (2025), et prépare Vera Rubin pour le second semestre 2026. Cette dernière plateforme, qui combine 72 GPU et 36 CPU par rack, promet une multiplication par 40 millions de la puissance de calcul en dix ans, selon les affirmations de Huang au GTC 2026. L'architecture Feynman, prévue pour 2028, introduira l'empilage 3D des dies et une gravure en 1,6 nm, une première pour l'industrie.
Deuxième pilier : le verrouillage logiciel CUDA. CUDA, lancé en 2006, est devenu le système d'exploitation de facto de l'IA. Sa mise à jour 13.1, présentée comme la plus vaste depuis vingt ans, renforce encore l'intégration avec PyTorch, le framework dominant de l'IA. Les marges brutes de 75 % que NVIDIA dégage sur ses GPU data center, bien supérieures aux 65-68 % d'AMD et aux 58 % d'Intel, financent un écosystème que les concurrents peinent à répliquer. Comme le note Kearney, « la force de NVIDIA ne vient pas seulement de la performance des GPU, mais d'un écosystème intégré couvrant les puces, les systèmes (DGX, HGX), les logiciels (CUDA, cuDNN) et la distribution cloud (DGX Cloud, CoreWeave) ».
Troisième pilier : le contrôle de la chaîne d'approvisionnement. NVIDIA mobilise l'essentiel des capacités CoWoS (Chip-on-Wafer-on-Substrate) de TSMC, le procédé d'encapsulation avancé indispensable aux puces IA. Selon TrendForce, les délais de livraison des nouvelles puces s'étendent jusqu'à juin-juillet 2026 et toutes les capacités de production prévues pour août-septembre 2026 sont déjà intégralement pré-réservées. Blackwell représentera plus de 70 % des expéditions de GPU haut de gamme de NVIDIA en 2026. Les engagements d'achat de NVIDIA ont bondi de 50,3 à 95,2 milliards de dollars entre les deux derniers trimestres de l'exercice 2026.
Quatrième pilier : l'effet de levier financier. Le résultat net de 120,1 milliards de dollars dégagé en 2026 donne à NVIDIA une capacité d'investissement et de rachat d'actifs inégalée. L'acquisition de Groq pour 20 milliards de dollars, finalisée en décembre 2025, illustre cette puissance de feu. Le Groq 3 LPU, premier fruit de cette acquisition, sera livré au troisième trimestre 2026. NVIDIA a par ailleurs retourné 41,1 milliards de dollars à ses actionnaires en rachats d'actions et dividendes sur l'exercice 2026.
Impact sectoriel
La domination de NVIDIA redessine l'ensemble de la chaîne de valeur de l'IA. Les hyperscalers (Microsoft, Meta, Amazon, Google) devraient investir plus de 700 milliards de dollars dans l'IA en 2026, contre environ 400 milliards en 2025, selon LSEG. Mais cette manne est de plus en plus contestée par les clients eux-mêmes : Google développe ses TPU, Amazon ses puces Trainium, Microsoft ses accélérateurs Maia, et Meta ses MTIA. Broadcom a généré plus de 20 milliards de dollars de revenus avec ses ASIC IA en 2025, signalant l'émergence d'une alternative crédible aux GPU pour certaines charges de travail.
AMD reste le seul concurrent marchand significatif avec 5 à 7 % du marché des accélérateurs IA et un chiffre d'affaires Instinct estimé à 7-8 milliards de dollars. Intel prépare son GPU « Crescent Island » pour fin 2026. Mais l'écart se creuse en valeur absolue : le data center de NVIDIA a généré 193,7 milliards de dollars en 2026, contre une estimation de 7-8 milliards pour les GPU IA d'AMD. La menace la plus structurelle n'est pas AMD, mais les puces customisées des hyperscalers, que Kearney voit grimper à 10-15 % du marché d'ici 2030, tandis que la part de NVIDIA pourrait reculer à 70 %.
Le front réglementaire : trois continents, trois enquêtes
Le 15 septembre 2025, l'Administration d'État chinoise pour la régulation du marché (SAMR) a annoncé l'ouverture d'une enquête contre NVIDIA pour violation de la loi antimonopole chinoise, en lien avec les conditions imposées lors de l'acquisition de Mellanox en 2020. Le 2 mars 2026, l'Autorité de la concurrence française a perquisitionné les locaux d'une entreprise du « secteur des cartes graphiques », identifiée comme NVIDIA par le Wall Street Journal et Challenges. L'autorité s'apprête à émettre une notification de griefs pour pratiques anticoncurrentielles. En mars 2026, la Commission européenne a recueilli des informations sur d'éventuels abus de position dominante dans le marché des GPU.
Parallèlement, le Département de la Justice américain a inculpé en mars 2026 trois individus liés à Supermicro pour avoir détourné pour 2,5 milliards de dollars de serveurs équipés de GPU NVIDIA vers la Chine. Le 13 mai 2026, le vendeur à découvert Culper Research a pris une position courte sur NVIDIA, alléguant que l'entreprise continue de tirer plus de 20 % de ses revenus de la Chine via des intermédiaires en Asie du Sud-Est, en violation des restrictions commerciales américaines entrées en vigueur en avril 2025. NVIDIA a répondu que « son processus de due diligence fonctionne bien ».
Ce qu'il faut retenir
- Capitalisation boursière de 5 500 milliards de dollars au 13 mai 2026, supérieure au PIB de l'Allemagne et du Japon, multipliée par 15 en quatre ans.
- Part de marché : 92 % des GPU discrets (Jon Peddie Research, T1 2025), 80 à 90 % des accélérateurs IA pour data centers (Silicon Analysts, IoT Analytics).
- Revenu data center FY2026 : 193,7 milliards de dollars (90 % du chiffre d'affaires total de 215,9 milliards), marge brute de 75 %.
- Pipeline de commandes Blackwell et Vera Rubin estimé à 1 000 milliards de dollars d'ici 2027, doublé par rapport à la projection antérieure.
- Feuille de route : Vera Rubin (2026), Rubin Ultra (2027), Feynman en 1,6 nm (2028), Groq 3 LPU pour l'inférence (T3 2026).
- Trois fronts réglementaires : enquête antimonopole en Chine (septembre 2025), perquisition de l'Autorité de la concurrence en France (mars 2026), enquête préliminaire de la Commission européenne (mars 2026).
NVIDIA n'est plus une entreprise de semi-conducteurs : c'est l'infrastructure de base de l'intelligence artificielle mondiale. Sa capitalisation de 5 500 milliards de dollars, ses marges brutes de 75 % et son pipeline de commandes d'un trillion de dollars d'ici 2027 décrivent une position de force inédite. Mais cette concentration du pouvoir de calcul attire trois types de menaces : la montée des puces customisées par les hyperscalers, la multiplication des fronts réglementaires, et le risque géopolitique lié aux restrictions d'exportation vers la Chine. La question n'est pas de savoir si NVIDIA va ralentir, mais si l'industrie mondiale de l'IA peut se permettre de dépendre aussi longtemps d'un fournisseur unique, et à quel prix.